Faut-il aimer le TGV ?
 

 

Hit-Parade


Avec son nez gaullien, son air de suppositoire des années soixante, beau comme un ingénieur des Ponts et Chaussées, ce train du progrès qui avance d'un rail rapide vers un futur radieux nous rappelle avec émotion les vieux rêves pompidoliens de modernité : c'est une tour de la Défense couchée, un Concorde sur roulettes et pour tous. D'ailleurs c'est simple, dans son aménagement même, tout a été fait dans ce drôle de train pour faire croire que c'était un avion. Le sous-sol de la gare de Lyon ressemble dans sa poésie à néon à un satellite de Roissy 2. Avant, dans les micros, on entendait le rauque écho de nos régions ("Ici Avignong, tout le mondeu desseng"). Maintenant, c'est comme à Orly, on entend la voix chic et mouillée des dames qui annoncent les embouteillages sur FIP. Les tarifs, naguère frappés au bon sens républicain de l'égalité au kilomètre, sont désormais pareils à ceux des compagnies d'aviation : ça change tout le temps, on n'y comprend rien, et c'est beaucoup plus cher. Et pour l'agencement intérieur, en seconde classe, deux par deux serrés comme des sardines, c'est convivial comme un charter de Nouvelles Frontières. Alors, évidemment, il y en a qui aiment, d'autres qui pestent. Les premiers notent que du temps où les fenêtres s'ouvraient dans les trains, il était pericoloso de s'y sporger et que l'on risquait toujours de se ramasser une escarbille dans l'oeil. Tandis que dans le TGV, avec la joue collée contre la vitre, juste au-dessus de la ventilation, on ne risque que l'otite, ce qui est beaucoup plus chic. Les seconds, race archaïque, pleurnichent : ah ! la poésie du chemin de fer, le troublant érotisme des compartiments ! les madones des sleepings ! Maintenant, vous venez du Mans, à peine le temps d'engager la conversation ("vous prendrez bien une dernière tranche de rillettes"), et crac ! on est déjà arrivé.

Ces gens-là sont de mauvaise foi. Avec le TGV, quand on vient du Mans, on ne met que cinquante-cinq minutes, mais avec la gare Montparnasse, il reste une bonne demi-heure pour arriver à la bouche de métro.

François Reynaert, Libération , 27 septembre 1991.

Adresse : http://lhg.free.fr - Webmestre : Christophe Escartin
Dernière mise à jour le : 11/05/2002